L'envers du décor science passion - science raison au XIXe siècle
sous la direction d'Annaïg Cotonnec et Colette Le Lay
Série II, n°6-7
2012

Présentation
La science diffusée dans les grandes écoles, défendue par les académies et prônée par les maîtres du moment a eu aussi ses contestataires et ses « refusés ». Comme il est d'usage, c'est sur la place publique, par la voix des journaux, que beaucoup de rebelles ont tenté de répandre leurs idées fécondes et ont livré combat contre les grands. C'est en se faisant vulgarisateurs qu'ils ont fait leur révolution. C'est à ces « refusés » que ce livre est consacré. Faire l'histoire des conflits entre l'ordre figé des grands corps et des institutions savantes, et la contestation, politique ou seulement scientifique, de savants souvent méconnus ou rejetés dans l'ombre des pontifes de l'époque, c'est refuser un positivisme, déficient mais persistant, qui n'admet que la science reconnue et renvoie au rôle de seconds couteaux tous ceux dont l'imagination féconde et l'originalité risquent de troubler l'ordre établi.


Résumé des articles

 
MICHEL COTTE - La controverse Seguin - Navier à propos de l'introduction des ponts suspendus en France (1821-1826)  [Article-pdf]

Au début des années 1820, le pont suspendu par chaînes de fer forgé qui s'était développé dans l'Est des États-Unis puis en Grande-Bretagne commence à être connu en France, via quelques articles de revues et récits de voyage. Il devient bientôt une idée à la mode, dans les salons parisiens comme dans les antichambres du pouvoir politique et administratif. Aussi dissemblables que possible sur le plan scientifique et social, deux « champions » hexagonaux s'affrontent. Le parisien est un brillant professeur de l'École des Ponts et chaussées, le provincial un drapier ardéchois à la science en grande partie autodidacte... Ils défendent des idées techniques antagonistes et ils promeuvent des projets inévitablement concurrents. Au-delà du récit balzacien de leur controverse technoscientifique, il s'agit d'une très belle confrontation, pour l'essentiel méconnue, qui hissa les compétences françaises de l'époque au sommet d'une technologie qui était née ailleurs.

SYLVIE PROVOST  - Le refusé allemand de la France inspiratrice (1827-1852).  L'orage entre Pouillet et Péclet : une histoire d'Ohm   [Article-pdf]

Ohm, dont la célèbre loi est aujourd'hui un des piliers de l'électricité, peina à imposer sa physique mathématique, tant dans son pays, dominé par la Naturphilosophie, qu'à l'étranger. En France, Pouillet, académicien à la brillante carrière et homme de pouvoir, prône le primat de l'expérience et se heurte à Péclet qui prend la défense du savant allemand. Derrière l'argument de priorité brandi par Pouillet se cache une controverse bien plus importante sur la part des mathématiques dans la nouvelle physique. Suite à cette querelle, ni Péclet ni Ohm ne bénéficieront de l'adoubement de l'Académie des sciences. La reconnaissance, tardive, viendra d'Angleterre grâce à l'appui de Faraday.

JEAN-BERNARD VAULTIER - Médecin républicain contre savant royaliste : controverse scientifique ou conflit idéologique en province   [Article-pdf]

Sous la Monarchie de Juillet, dans le florissant port de guerre de Rochefort, une controverse violente oppose deux piliers de l'École de Santé, qu'une génération sépare. Jean Bobe-Moreau a fait l'essentiel de sa carrière pendant la Révolution et sous l'Empire. Médecin et enseignant respecté, membre actif de la société savante locale, il a contribué, entre autres, à l'introduction de la vaccine. Face à lui, René-Primevère Lesson s'est illustré par ses observations naturalistes lors du voyage de La Coquille. Son réseau légitimiste lui ouvre une carrière confortable mais ses ambitions insatisfaites le poussent à attaquer son prédécesseur qui ne tarde pas à répondre. Le souvenir de la Terreur resurgit et l'affrontement politique vire au règlement de compte scientifique.

ANNE-CLAIRE DÉRÉ - Le loup et le chien : Auguste Laurent contre Jean-Baptiste Dumas (1836)   [Article-pdf]

Le jeune chimiste Auguste Laurent débute sa carrière comme préparateur de Jean-Baptiste Dumas qui a entamé sa fulgurante ascension vers les sommets de la science française. Tout oppose le jeune homme à la pensée originale et imaginative et le mandarin bien en cour. Le second utilisera toutes les armes, y compris celles de la calomnie, pour réduire au silence celui qui espérait devenir son protégé. Exil, poursuite des recherches dans un laboratoire de fortune, mort dramatique, tel fut le destin du « refusé » Laurent.

ANNAÏG COTONNEC - De l'autre côté du miroir : le changement de cap d'un jeune homme ambitieux   [Article-pdf]

Après ses études de médecine à Montpellier, le jeune Louis Figuier ambitionne une carrière scientifique à Paris. Mais il se jette à corps perdu dans une controverse avec Claude Bernard, prestigieux académicien des sciences. La communauté prend le parti du savant institutionnel et Louis Figuier renonce alors à son projet initial pour s'investir dans la vulgarisation scientifique dont il deviendra l'un des acteurs phares. Sa revue L'année scientifique et industrielle fidélise un vaste lectorat animé, comme lui, par la foi dans le progrès par la science. Figuier y compose des portraits de savants solitaires, animés par la quête de la vérité, soucieux de la transmission aux disciples. Tout l'opposé du « man-darin » Claude Bernard qu'il poursuit de son ressentiment jusqu'à sa notice nécrologique. 

COLETTE LE LAY - Mars contre Neptune : l'astronomie entre rêve et calcul   [Article-pdf]

L'autodidacte Camille Flammarion, passionné dès l'enfance par la contemplation du ciel étoilé, fait son entrée en astronomie par la petite porte du bureau des calculs de l'Observatoire de Paris alors dirigé par l'autoritaire Urbain Le Verrier, découvreur de Neptune. Mais les mathématiques sont reines dans la science des astres pratiquée dans le Saint des saints et le jeune homme rêve de remettre en valeur l'astronomie d'observation. Ses talents d'écrivain, le réseau qu'il construit dans le monde de la vulgarisation triom-phante, lui permettent de bâtir une astronomie d'amateur dont il devient le pape, en oppo-sition avec le titulaire de l'Observatoire.

STÉPHANE LE GARS - Jules Janssen : un refusé à l'ombre du Soleil   [Article-pdf]

Né dans une famille bourgeoise où l'art occupe une large place, Jules Janssen est un auto-didacte des sciences et doit travailler dans la banque puis comme précepteur tout en colla-tionnant les grades universitaires. Très vite, sa curiosité et ses aptitudes expérimentales sont concentrées sur le Soleil. Doté d'appuis politiques et membre de multiples sociétés savantes, il peut satisfaire son goût des voyages scientifiques et obtenir la création de deux observatoires dédiés à l'astrophysique dont il jette les bases en France. À l'observatoire de Meudon, cet homme des chemins de traverse favorise la carrière de ceux qui, comme lui, ne sont pas sortis du sérail. Son parcours nomade est aussi marqué par quelques affronte-ments avec des savants de l'establishment, comme Cornu et Deslandres. Leur formation à Polytechnique assure ces derniers d'une carrière sans accroc et leur permet d'imposer leurs méthodes souvent éloignées des passerelles inventives que Janssen bâtit entre les disciplines. 

GÉRARD EMPTOZ - Achille Le Bel (1847-1930), un chimiste innovant tenu à l'écart par ses pairs   [Article-pdf]

L'histoire de la chimie a retenu que deux chimistes, le Français Achille Le Bel, et le Hollandais Jacobus Van't Hoff (1852-1911) ont été les co-fondateurs de la stéréochimie moderne pour avoir proposé séparément et sans aucune concertation, la théorie de la dis-symétrie moléculaire en 1874. Quatorze années après sa découverte, Le Bel décidait de re-chercher la reconnaissance de ses collègues français en présentant sa candidature à l'Académie des sciences, et obtenir ainsi une notoriété méritée. De son côté, Van't Hoff  recevait les fruits de sa découverte en obtenant des chaires de professeur dans de grandes universités à Amsterdam, puis à Charlottenburg, et le premier Prix Nobel de chimie en 1901. Pour Le Bel, après huit candidatures malheureuses à l'Institut, le qualificatif de « refusé » peut s'appliquer. Le poids des réseaux en place dans les institutions scientifiques de l'époque et aussi des affrontements au sein des chimistes français ont contribué à ces échecs. En étant finalement élu en 1929, Le Bel aura fait les frais des tensions au sein du monde scientifique national.

STÉPHANE TIRARD - La biologie synthétique : de Stéphane Leduc à Craig Vanter... et retour ?   [Article-pdf]

Au début du XXe siècle, Stéphane Leduc, professeur à l'École de Médecine de Nantes, s'illustre par une activité d'enseignant et de chercheur reconnu par ses pairs jusqu'au jour où ses travaux expérimentaux le poussent à soutenir l'existence de générations spontanées. La condamnation unanime de la communauté savante frappe le Nantais qui persiste et signe en publiant sa Biologie synthétique. Un siècle plus tard, une branche du génie géné-tique reprend ce vocable pour recouvrir une réalité très différente, en convoquant parfois la figure du « précurseur » Leduc. Loin de réhabiliter celui qui avait osé s'opposer à Pasteur, l'emploi d'un même terme dans un autre contexte contribue à masquer la singularité des travaux de Leduc.
 
Date de parution et publication en ligne : juin 2015
ISSN 1297-9112 / ISBN 978-2-86939-236-2
Version papier disponible