Histoire de la géologie
sous la direction de Pierre Savaton
Série II, n°5
2011

Présentation
Les contributions à l'histoire de la géologie, réunies dans ce numéro des Cahiers François Viète, sont issues d'un symposium organisé par Gabriel Gohau et Pierre Savaton à l'occasion du Congrès de la Société française d'histoire des sciences et des techniques (SFHST), qui a eu lieu à l'Université de Nantes du 18 au 20 mai 2011.

Résumé des articles

 
GABRIEL GOHAU - Géologie et civilisations   [Article-pdf]

On peut s'étonner de mettre en parallèle l'histoire des civilisations qui se compte en milliers d'années et celle de la Terre qui s'étend sur des millions de siècles. Elles ont pourtant des caractères méthodologiques communs, et quoique la découverte  des ci-vilisations anciennes précède de deux siècles celle des terrains des premières époques géologiques, on peut les rapprocher d'une façon qui souligne leur référence mutuelle aux techniques de l'historien. Trois caractères communs seront retenus. La découverte des civilisations lointaines et anciennes oblige à l'abandon de l'histoire universelle fondée sur les événements de la Bible au profit d'une juxtaposition des études  sur les diverses parties du monde, de même que le géologue passe des théories du Globe aux monographies régionales. Mais les chronologies multiples doivent se trouver un dateur commun permettant de construire une chronologie universelle. Et puisque les archives sont d'autant plus lacunaires que les temps sont plus anciens, les historiens décident d'écrire leur narration en remontant du présent.

VINCENT DEPARIS - La Théorie des Marées d'Isaac Newton   [Article-pdf]

Dans cet article, nous suivons le raisonnement de Newton pour établir sa théorie du flux et du reflux de la mer. Nous montrons comment il atteint le phénomène terrestre des marées en faisant le détour par les inégalités du mouvement de la Lune et comment il quantifie la force de marée grâce à un procédé géométrique astucieux. Mais si Newton comprend parfaitement le principe et l'origine de la force de marée, il ne sait pas encore en calculer précisément les effets, en raison de sa théorie statique.

MIREILLE GAYET - Alexandre de Humboldt et la pasigraphie en géologie   [Article-pdf]

Alexandre de Humbold n'est sûrement pas celui à qui l'on se réfère pour l'histoire de la cartographie géologique. Cependant, dans l'impossibilité de dresser des cartes géologiques dans les llanos sud-américains, il s'est intéressé à la représentation gra-phique verticale des couches lithologiques, rédigeant, en 1804, ses Tables de pasi-grafia geognostica. Il utilise une approche de la pasigraphie dite figurative avec re-présentation des couches par un figuré adéquat, déjà suggérée par Guettard en 1726. En 1835, il approfondira l'approche de la pasigraphie algorithmique, chère à Leibniz, avec notation spéciale par des lettres grecques, encore utilisée de nos jours. Cet intérêt « pasigraphique » s'explique chez cet homme, profondément pédagogue, qui se voulait universel et universellement compris.

CLAUDE BABIN - Deux siècles de biostratigraphie en massif armoricain : de l'enquête individuelle aux actions collectives  [Article-pdf]

La présence de fossiles est remarquée dans les roches anciennes de l'ouest de la France au XVIIIe siècle avec parfois descriptions et figurations. Divers auteurs re-censent, dans les premières décennies du siècle suivant, de nombreux taxons mais en n'attachant souvent que peu d'attention à leur répartition verticale. Vers 1850, des études plus précises proposent des datations relatives. Ces travaux demeurent des œuvres individuelles, ce qui peut en limiter l'intérêt stratigraphique, tous les groupes de fossiles n'étant pas pris en compte. Cette constatation a induit, après 1970, l'entreprise de quelques actions collectives qui, malgré des résultats encourageants, ne furent pas poursuivies. Une page d'histoire de la paléontologie stratigraphique armoricaine s'est ainsi trouvée rapidement tournée.

NADIA PIZANIAS - Le diluvium géologique au XIXe siècle : histoire d'un terme ambigu   [Article-pdf]

Le diluvium, couche géologique des terrains quaternaires, est introduit dans la géo-logie du XIXe siècle par le géologue britannique William Buckland. Ce dernier dé-signe par ce mot de diluvium les dépôts issus de la dernière grande catastrophe qui a traversé notre planète, le Déluge, décrit dans les premiers chapitres de la Genèse. La théorie du géologue anglais se popularise en Grande-Bretagne mais y provoque éga-lement des débats au sein de la communauté scientifique et en dehors. Ceux-ci s'éteignent avec l'introduction de la thèse de l'extension des glaciers laquelle finit par remplacer la théorie diluvienne. L'usage du terme diluvium se répand dans le reste de l'Europe mais cela n'implique pas d'emblée une adhésion complète aux idées de William Buckland, en particulier l'assimilation du Déluge au diluvium géologique. Il s'avère qu'au final le vocabulaire diluvien recouvre un cadre théorique fluctuant qui le rend plus difficile à définir.

PASCAL RETIF - Les cartes géologiques du département de Loire-Inférieure   [Article-pdf]

La cartographie géologique de détail commence en France au début du XIXe siècle avec les cartes départementales, œuvres d'érudits locaux et d'ingénieurs des mines. La Loire-Inférieure a ainsi été cartographiée successivement par le premier conservateur du Muséum de Nantes, François-René Dubuisson (1763-1836) en 1832, puis par un ingénieur des mines, Joseph Durocher, en 1854 (inédite) et finalement en 1861 par Frédéric Cailliaud (1787-1869) successeur de Dubuisson au Muséum. L'étude de ces trois cartes successives d'un même département permet de discuter leurs conditions d'élaboration et de préciser les discours géologiques de leurs auteurs.

PIERRE SAVATON - La géologie expérimentale : une voie fondatrice de la géologie moderne   [Article-pdf]

Auguste Daubrée (1814-1896) publie en 1867 un Rapport sur les progrès de la géo-logie expérimentale, puis en 1879 ses Études synthétiques de Géologie expérimentale. Cette géologie expérimentale développée dès la fin du XVIIIe siècle à l'appui des débats sur la réalité d'une fusion des roches va nourrir aussi bien l'évolution des idées sur la transformation et l'origine des roches magmatiques et métamorphiques, que le développement véritable de l'expérimentation et de la modélisation analogique. Aux spéculations des systèmes et à l'empirisme cartographique du XVIIIe siècle s'ajoute alors une troisième approche constitutive de la géologie, qui cherche à appuyer le discours géologique sur les outils et méthodes des sciences chimiques et physiques avant même le développement de la géophysique et de la géochimie.

PATRICIA CREPIN-OBERT - La logique d'une enquête historique : étude d'un manuscrit inédit de Jean-Etienne Guettard sur la formation des coquilles dans les montagnes   [Article-pdf]

Le plaisir de l'historien des sciences réside parfois dans la découverte d'une archive inattendue, non pas celle d'une idée visionnaire ou d'une expérience cruciale mais celle des errements d'une pensée préscientifique dans l'histoire de la géologie. C'est le cas d'un manuscrit du fonds ancien de Jean-Étienne Guettard au Muséum d'histoire naturelle de Paris. Il consiste en une réponse aux Singularités de la nature de Voltaire (1768). L'enquête historique a déroulé le fil d'une controverse sur l'origine des fossiles au cœur des montagnes. L'intérêt historique par la notoriété des deux académiciens est certain. Mais au-delà, l'étude épistémologique révèle la tension entre la construction d'un problème paléontologique et la récurrence d'obstacles épistémologiques, illustrant le pouvoir du questionnement et de l'argumentation. Nous démontrons combien les arguments mobilisés par les deux protagonistes mettent en opposition le factuel obtus de Guettard et l'heuristique abusive de Voltaire. La caution de l'empirisme dans la démarche des naturalistes du XVIIIe siècle est reconsidérée.
Date de parution et publication en ligne : avril 2015
ISSN 1297-9112 / ISBN 978-2-86939-236-2
Version papier disponible